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La musique peut devenir une prière Actualités Wynton Marsalis

Nougaro-Maurane, rencontre


Déjà cinq ans que Claude Nougaro, notre poète à la poésie parfumée à l'eau de Garonne, nous a quittés. Ce “troubadour baroque” comme il aimait se qualifier lui-même et qui s’est imposé comme un auteur majeur et le plus jazzman des chanteurs français, aurait eu cette année 80 ans.
À cette occasion, Maurane, celle qu’il considérait comme sa digne héritière sort un disque dense et émouvant de reprises dans lequel elle s’approprie ses chansons avec une émotion contenue et une tendresse respectueuse et où sa voix vraiment swing se hausse à son meilleur.
Quinze morceaux habillés d’arrangements foisonnants, entre big band et flamenco-jazz, dont l’interprétation ne manque pas de chair avec sa voix de brume et ample qui se coule dans des mélodies classieuses et où frémit toujours le swing, tantôt chaloupé et contrasté, s'engouffrant dans des pleins et des déliés qui ne vont pas manquer de lui faire une belle robe de scène à l’Alhambra.


Maurane et Hélène Nougaro

Pourquoi ce disque-hommage de reprises de Claude Nougaro ?
C'est sa veuve, Hélène, qui me l'a demandé, mais nous en avions déjà parlé de son vivant. Il était tout à fait partant. Il m'avait taquinée en me lançant : “T'as intérêt à être à la hauteur, petite !”. Avec l’année Nougaro et alors qu’il aurait eu 80 ans cette année, l’occasion s’est présentée. Souffler les bougies de cette façon me plaît bien. C’est pour moi l’occasion de célébrer à la fois l’ami et le maître, celui qui m’a accompagnée et parfois soutenue de sa présence paternelle et amicale.

C’est intimidant artistiquement parlant de reprendre une telle œuvre si riche et foisonnante ?
Bien sûr mais je l’ai fait avec passion, respect, fidélité sans jamais chercher à le singer. J'ai juste envie qu'il soit fière de moi. Je ne sais pas s'il y a une vie après la mort, mais j'avais l'impression qu'il était à mon côté en studio. Pendant l'enregistrement, j'ai beaucoup pleuré. Il y a eu tant de réminiscences, de souvenirs qui revenaient à la surface. Claude m'aura été fidèle jusqu'au bout. À la fin de sa vie, alors qu'il était très malade, il avait accepté de parler de moi pour un documentaire que me consacrait la RTBF. Il disait que j'étais “un peu tordue de la gamme”, que j'avais “la voix du lait, la voix lactée”, en référence à ma forte poitrine. Des propos qui lui ressemblaient, typiquement “nougaresques”.

Claude Nougaro et vous, c'est presque une évidence car il vous considérait comme sa digne héritière...
Claude Nougaro est comme une seconde peau . Enfant, j'habitais une petite ville flamande, près de Bruxelles, et un jour, vers l'âge de 10 ans, sur l'écran de la télé en noir et blanc, pour la première fois, j'ai vu apparaître cet homme, petit et trapu. Il interprétait La mutation et j'ai été interloquée, cueillie, subjuguée. Mes parents avaient plein de vinyles de Nougaro, et je me suis mise à les écouter. Je voulais le rencontrer. La première fois que je l'ai vu sur scène, j'avais 15 ans, c'était au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Je suis tombée amoureuse de sa poésie et de sa gestuelle. À l'époque, comme je composais mes chansonnettes au piano, je me suis faufilée dans les coulisses pour essayer de lui glisser une cassette accompagnée d'un dessin : un scorpion stylisé. Nougaro était sur le point de partir, mais il a quand même attrapé ma cassette. Et puis, des années après, j'ai appris qu'il passait à Verviers, où mon père dirigeait le conservatoire de musique. Je l'ai supplié d'aller voir ce concert pour lui remettre une copie de la même cassette, sans le dessin cette fois-ci ! Quelques jours plus tard, j’ai reçu une lettre de Claude qui me disait que le reproche qu’il pouvait faire à mes compositions tenait à ma jeunesse qui péchait par un excès d'ambition formelle, poétique, rythmique, alors que ni la vraie mélodie, ni le véritable swing n’étaient atteints. D'où un sentiment de préciosité, de tarabiscotage complaisant qui faisait que l'auditeur ne marchait pas vraiment et que ma sincérité, du coup, pourtant réelle, ne se ressentait pas assez. Toutefois, il m’affirma que mes dons et ma passion devraient me permettre de gommer ces défauts.

Quelle a été votre réaction alors ?
J'ai été touchée qu’il me réponde, même si ses propos étaient très critiques. Il avait écouté mes chansons et, dans le fond, j'étais assez d’accord avec lui. J'avais tendance à privilégier l'esthétique sans trop me préoccuper du sens. Finalement, ma vraie rencontre avec Claude a eu lieu quand j'avais 16 ou 17 ans, au restaurant Le Mozart, par le biais d'un ami commun. Puis, il est venu m'entendre au Tire-Bouchon, un café-théâtre tout près de chez lui. Là, j'avais 18 ans et je chantais en m'accompagnant à la guitare. On peut dire qu'il a craqué. Il ne m'a rien dit sur le moment, mais deux jours après il est revenu pour m'annoncer qu'il souhaitait me faire intervenir au milieu de son spectacle avec deux ou trois chansons. C’était fou et inespéré ! À Aulnay-sous-Bois, au milieu du concert, il m'a annoncée en précisant que je n'avais pas 20 ans et j’ai interprété Fais soleil, Pilule anti-passion... Je m'attendais à me faire lyncher mais le public m'a fait une ovation ! Nous avons poursuivi au Centre culturel de Créteil, puis au New Morning et à l'Olympia pour une soirée caritative. On s'engueulait pas mal, il lui arrivait certains soirs de ne plus avoir envie de me voir. J'ai été obligée de lui rentrer dedans quelquefois. Il n’était pas toujours facile. Il avait un sacré caractère. Il était assez lunatique, mais il me passionnait et, du coup, je lui pardonnais beaucoup de choses.
Regarder ma vie, c’est comme admirer un temps ensoleillé par la fenêtre. Je ne l’échangerais pour rien au monde. 

Justement, plus précisément, comment était l’homme?
J’aimais la pureté et l’entièreté du personnage. Il était hypersensible, traqueur. Il ne montait pas sur scène avant d'avoir fumé son petit pétard et bu son whisky. Il était bon vivant, aimait bien manger et savait boire aussi ! J'ai le souvenir de quelques soirées arrosées. Enfin, pour moi, il était le père, le frère, le complice, l’ami, le confident. J’ai besoin de lui dans ma vie. Notre relation était forte et sincère. Il m’a écrit beaucoup de lettres. Et puis, il y a des signes, on portait le même parfum Jicky de Guerlain !

Autre similitude : votre milieu familial...
Tout à fait. Il y avait beaucoup de signes en commun avec Claude Nougaro, notamment nos origines sociales car son père était chanteur d’opéra et sa mère pianiste et, moi, une maman pianiste et un papa directeur de conservatoire...

Quel regard portiez-vous sur l’artiste ? Car, il donna des couleurs à la chanson française avec sa “peau-ésie”, ses mots de cœur, n’ayant eu de cesse de jouer, chanter et danser avec les rimes et les rythmes...
L’œuvre de Claude Nougaro est celle d’un immense créateur où l’importance des mots était majuscule. Chez Nougaro, les mots, le corps, la voix, formaient un ensemble. Il faisait vivre la langue de manière poétique. Il aimait que les mots résonnent les uns avec les autres. Il a apporté du sang neuf à la chanson. Grâce à lui, j’ai découvert la musique brésilienne. Je ne comprends pas qu’il n’ait pas eu le même succès et la même résonance que Gainsbourg. Claude était avant tout un esthète, un serviteur de la beauté.

Dans votre carrière, pensez-vous encore à lui ? Vous inspire-t-il ?
Aujourd’hui encore, quand j’écris une chanson, j’ai souvent l’impression que Claude est là, derrière mon dos... Oui, il est tout le temps présent. J’y pense très souvent.

Comment s’est opéré le choix des chansons ? Vous avez tout réécouté ? Vous saviez d’emblée ce que vous chanteriez ? Car le choix ne pouvait être que difficile eu égard à un répertoire à la richesse foisonnante et, dans ce disque, il y a les incontournables mais aussi des petits joyaux moins connus, comme L’espérance en l’homme qui donne son titre à l’album, Allée des brouillards, La danse ou le voluptueux et comique Gratte moi la tête... Pourquoi ces choix ?
Oui j’ai réécouté beaucoup de disques, mais je savais déjà majoritairement ce que je voulais. Le choix n’a pas été si difficile que cela, mais je voulais un savant dosage tant dans la musicalité, que dans la variété des titres que dans le choix des différentes époques des chansons. J’ai délaissé les derniers albums. Les incontournables comme Armstrong, Dansez sur moi , Le jazz et la java, Toulouse, La pluie ou Bidonville, se sont imposés d’emblée sans oublier le fougueux Tu verras, que je voulais partager en duo. Et, comme j’adore Calogero et que, lui, adore cette chanson alors c’était idéal... J’ai souhaité aussi chanter des perles moins connues, comme Allée des brouillards, La danse ou le comique Gratte moi la tête. Il y a pas mal de titres un peu marrants comme Gratte moi la tête dans son œuvre. Je voulais même reprendre un titre qui s’appelle L’aspirateur !

Nougaro était détenteur d'un phrasé identifiable à des encâblures. A t-il été facile pour vous de vous mouler dans ses chansons ?
C’est vrai qu’il faut rentrer dans ses chansons ! Je ne roule pas les R. Je n’en ai pas rajouté. J’ai juste fait simple de manière respectueuse et je pense qu’il aurait aimé mon interprétation. Chanter du Nougaro ne s’improvise pas. Son univers est complexe. Pas question d’en rajouter.

Les quinze morceaux réalisés par Alain Cluzeau sont habillés d’arrangements foisonnants avec des guitares, cordes et cuivres entre big band élégant ou flamenco-jazz agile. Pour quelle raison ce choix d’arrangements ?
J’ai souhaité cette diversité dans les arrangements selon les titres. J’ai souvent donné des idées et des pistes, notamment pour le titre La danse. Je suis contente du résultat. J’ai été bien entourée que ce soit avec David Lewis, Louis Winsberg, Fred Pallem du Sacre du Tympan ou Dominique Cravic.
  Aujourd’hui encore, quand j’écris une chanson, j’ai souvent l’impression que Claude est là, derrière mon dos... Oui, il est tout le temps présent. J’y pense très souvent. 

Certains titres ont-ils été choisis plus spécifiquement pour s’adapter à votre voix féminine avant tout car il y avait de la rocaille dans la voix de Nougaro ?
Tout à fait. Le problème se pose quand les textes de Claude sont au masculin, comme Quatre boules de cuir ou Cécile ma fille. Je n’ai féminisé qu’un seul mot de ses textes dans Il y avait une ville.

Pourquoi n’avez-vous pas chanté davantage avec lui et surtout pourquoi ne vous a-t-il jamais écrit de chansons ?
On s’est beaucoup raté ! S'il y a eu des envies, des idées et des ébauches, nous n'avons jamais réussi à faire une chanson ensemble. Et, pourtant, j’ai beaucoup habité chez lui à une certaine époque. Un soir, il a même déboulé, un peu saoul dans ma chambre pour me dire qu’il m’avait fait un titre Ça va pas papa sur des histoires de retrouvailles et là non plus cela n’a pas abouti. Un jour, il m'a également écrit pour m'annoncer qu'il composait un opéra et il voulait absolument que j'en fasse partie. Mais ça ne s'est pas fait non plus. Le seul duo qu'on ait fait, c'est sur Armstrong, à l'occasion d'une émission de télé. Ce qui me peine le plus, c'est que sur son dernier album, La note bleue, nous devions enregistrer L’espérance en l'homme. Voilà pourquoi j'ai intitulé cet album Nougaro ou L’espérance en l'homme. Symboliquement, je voulais qu'elle donne son titre à l'album. Je la trouvais sublime parce que c'était tout Claude, qui croyait autant en Dieu qu'en l'homme. L'arrangement onirique de Fred Pallem évoque le paradis tel qu'on se l'imagine, l'espoir et l'ouverture. C'est aussi parce que nous nous sommes tant de fois ratés artistiquement que je tiens tant à cet album de reprises.
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Pensez-vous enregistrer d’autres titres de Nougaro ?
Je ne sais pas si j’en ai vraiment envie, après ce disque. Par contre, je suis frustrée de ne pas chanter La mutation, À bout de souffle, Chanson pour Marilyn, Blanche- Neige ou Tendre. Je vais en interpréter certaines sur scène que je n’ai pas mise dans le disque. La maison de disques m'a fait la guerre pour que je reprenne Nougayork. La chanson m'a fait rire à sa sortie parce que Claude faisait un bras d'honneur à Barclay, qui l'avait viré. Mais, je n'aime pas cette chanson. Connaissant mes faiblesses, Alain Artaud, le Président de Polydor, a même débarqué avec une bouteille de champagne pour me convaincre de la chanter. Mais, je n’ai pas cédé !

Vous aviez le goût du jazz en commun avec Claude Nougaro et vous avez fait deux albums jazz, notamment avec H(ouben), L(oos), M (aurane) à vos débuts. Est-ce que la variété n’a pas été une vocation contrariée ?
Pas du tout. La musique pour moi n’a pas de frontières. Avec Claude, nous étions tous deux très éclectiques dans nos goûts. Nous avons passé des heures à parler de Stravinsky, de Ravel, de Bach, du flamenco, du tango, des chanteurs noirs américains, de musiques brésiliennes, de Ferré, de Gainsbourg. On parlait le même langage, celui de la musique, dans laquelle nous avions, tous les deux été bercés. Et, pour revenir au jazz, je tiens à dire que les puristes me fatiguent. Lorsque je demandais à mon père ce qu'était le jazz, il me répondait qu'il s'agissait d'au moins cinq ou six types de musiques différentes : le blues, le spiritual, le ragtime, le middle, le bop, le free jazz, etc. Sans compter les dérivés comme l'acid jazz... Sur cet album, on a fait des arrangements où se côtoient des rythmes africains et brésiliens et des accords hispanisants.

Vous avez fait sept albums studio en plus de vingt-trois ans de carrière, ce qui est assez peu. Ce qu’on ne sait pas toujours c’est que vous avez été également choriste du générique.
Curieusement, ils semblaient assez inquiets de me voir marcher dans leurs pas, surtout mon père. Pour lui, la chanson c’était d’abord un milieu dangereux. Mais, la passion l’a emporté.

Enfin, vous serez sur scène à l’Alhambra. Que nous réservez-vous ? J’essaie de me mettre déjà en tête toutes les chansons et certaines ne sont pas faciles. Je pense qu’il y aura beaucoup d’émotions. Je vais le raconter, lire des lettres, expliquer le choix de certaines chansons plus méconnues. Nous faisons un beau travail avec mes quatre musiciens au niveau de la couleur musicale du spectacle. Je débute ma tournée au Théâtre 140, à Bruxelles, une petite salle de 500 places où j'ai vu des dizaines de spectacles quand j'étais jeune. J'y suis passée moi-même, et c'est là que je l'ai vu en spectacle pour la dernière fois. C'est aussi la dernière fois que nous y avons fait la fête ensemble.


Dominique Parravano

Source: Paru vendu.fr

 

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